Quand trois petites souris cachent sangliers, autruche et autre crocodile du Nil.

C’était un de ces beaux jours d’avril. Un froid à attraper une grippe le matin. Sec et gris. Puis une éclaircie s’installant, les rayons d’un soleil timide nous caressaient les joues, doucereuse sensation, tandis que nous nous attardions devant les grilles d’un enclos où s’assoupissait un crocodile. Du Nil, indiquait l’inscription sur le grillage. A côté de moi, ma mère tenant mon neveu par la main. Ou, du moins, essayant de le faire. L’enfant tout excité à l’observation de cette bête paisible, la tête levée comme pour capter les rayons de soleil, ne pouvait s’abstenir de donner des coups de pied dans le grillage pour, nous expliquait-il, la voir bouger.

Certainement mû par la même motivation, un garçon d’environ de cinq- six ans, venu rejoindre le trio que nous formions, avec ses parents, grimpait sur le talus sur lequel est ancré le grillage, s’agrippait à celui-ci et l’agitait de toutes ses forces. Et la grand-mère, d’expliquer à son petit-fils et assez fort pour que ce nouveau compagnon l’entendît, qu’il ne fallait pas déranger ce crocodile, qu’il risquait de s’attaquer au grillage pour atteindre les petiots qui s’escrimaient pour le réveiller. Les petites bouilles s’observaient et se souriaient.

Bientôt, les parents s’activaient également pour calmer leur rejeton. Un échec. Les coups de pied alternés de coups de poing dans le grillage. Bientôt, les petites bouches s’étaient mis à émettre des sons gutturaux pour effrayer la force tranquille. Du moins, je le savais en ce qui concernait mon neveu, vu que c’était ces mêmes sons qu’il émettait pour imiter un tigre, personnage d’une émission de DA. Rugissement, habituellement émis, la gueule ouverte. L’impassibilité du crocodile ne faisait que redoubler leur motivation.

Ce n’est qu’à la vue de la tête allongée et massive du crocodile, levée et mouvant subrepticement en rotation que le duo s’est mis à fixer cette tête et se calmer. En effet, cette masse brute de force, toutes dents dehors, semblait être un caractère de subtilité. Petit à petit, il bougeait la tête en la faisant mouvoir sur un axe, pour se positionner de manière à pouvoir profiter avantageusement des caresses des rayons de soleil. J’imagine que la tête à la gueule longue et entrouverte et les rayons devaient être contenus sur deux plans perpendiculaires et j’imagine que le crocodile le savait. Bientôt, après une dizaine de minutes d’effervescence devant ce spectacle paisible, ma mère et les parents du complice de mon neveu, pouvaient suggérer, avec un escompte de succès, aux deux petiots de continuer la visite car, leur expliquait-on, il y en avait d’autres, d’animaux. Bien sûr qu’il y en aurait.

Comme les tortues de Seychelles. Géantes à souhait et inhabituellement nombreuses. Ont-elles l’habitude de vivre en troupeau ? Le troupeau a-t-il été amené tel que de Seychelles ou s’est il agrandi en captivité ? J’ignore tout de ces tortues, que mon neveu a qualifiées, à juste titre et avant même que nous nous fumes exprimé sur le sujet, de « Tortues géantes ». Il parlait si fort, d’excitation et en saccades, qu’un des jardiniers occupé à planter des jeunes pousses de gazon s’est arrêté pour regarder cette autre pousse s’émerveiller devant un tel gigantisme. Un certain moment, des gouttes de sueur perlaient sur ses tempes et ruisselaient sur ses joues rondes, tellement que sa grand-mère a dû lui enlever un haut, gardant une chemisette pour le reste de la journée. Le soleil, quant à lui, commençait à taper. Lunettes de soleil de rigueur, que toute bona fide fashionista aurait en plusieurs exemplaires. Perso, je me contente d’une paire de Façonnable, élégante (!), bonne et fidèle selon moi, “de style « Jackie O »” selon mon opticienne. Mes lunettes de soleil sur le nez, je ne pouvais m’empêcher de remarquer les longs et épais cous bruns, à la peau plissée. Tantôt courbés, tantôt turgescents, les regarder un à un, à tour de rôle, m’a hypnotisée. Le ballet des seuls cous, comme désolidarisés des restes de leurs corps, visionné avec le filtre foncé de mes lunettes constituait une obsédante vision. Ce ne fut pas une observation à l’ oeil nu. Le verre et le filtre de mes lunettes me servaient d’écran. Le voyeurisme a toute sa place dans de tels endroits, où règnent des couples d’êtres, parqués dans quelques mètres carrés. L’objet de cette brève obsession est, pourtant, un simple ensemble de cous de tortues.

Comme ces sangliers, trois dans un enclos séparé en deux. A la vue d’un petit goret paresseux, affalé sur le sol, le flanc à l’air, mon neveu de s’exprimer «Beurk ! Il doit sentir mauvais. Il est sale, avachi par terre et plein de chiures de mouche ». Hilarité générale devant l’enclos. Car tel est notre moyen habituel pour le dissuader de se rouler par terre, les temps de petites crises existentielles, imbibé de torrents de larmes : les chiures de mouche. Pareillement, quand il suce un pouce ou quand il s’évertue à porter en bouche n’importe quelle pièce de jouet. C’est alors le temps d’y aller, avec moult détails, lui dire tout haut ce que nous serions censé penser tout bas, que son pouce aurait touché n’importe quelle surface sale, ou, que cet empiècement plastique serait sûrement tombé par terre et sali par les chiures de mouchure. Persuasif. Les deux autres potamochères, dans la partie voisine, l’un s’affairant devant son auge et l’autre, trottant ici et là, ont reçu meilleur accueil. Ils étaient « marrants » selon lui. « Mampine », dans les propres expressions de ce petit gars de trois ans, « Mampiomehy » en Malgache adulte.

Plus tard, il a passé du temps avec un couple d’autruches. Contrairement à mon expérience de l’année passée, un double enclos ceinturait l’habitat de Monsieur et Madame Autruche. Petite déception dont je faisais part à ma mère. Ceci dit, j’aime regarder les autruches. Je suis amusée par leur « robe », ces longs poils noirs façonnés comme des fils de laine. Je m’imaginais toujours une coiffure à partir de ces poils. Un sourire à mes lèvres.

Haut comme trois pommes, bien que plus grand que la moyenne des citadins de 3 ans de Tana, je l’ai porté à califourchon sur ma nuque, pour qu’il puisse bien admirer cet oiseau. Tranquillité de courte durée puisque bientôt, le petit homme a demandé à « descendre ». Sitôt à terre, dans l’allée, mon neveu, nullement impressionné et très excité, a essayé de s’approcher de l’un deux. Persuadé qu’il pouvait s’en approcher de plus près d’une autre façon, il s’est détaché de nous, courait dans le sens de la longueur de l’enclos, essoufflé et criant et riant de bonheur, pour atteindre un angle de l’enclos. Il devait avoir raison, car aussitôt qu’il s’est mis à courir, voilà que Monsieur (ou Madame) l’autruche nous quittait en courant parallèlement au petit homme. On aurait presque dit qu’ils se sont son rendez-vous à cet angle extérieur. Ceci justifierait-il ce rire joyeux et essoufflé durant son petit jogging ?

Il y en a eu d’autres et je n’ai cité que ceux qui ont provoqué des réactions que j’ai clairement identifiées intenses chez ce petit être. Faites comme moi et vous serez surpris…

Les bonnes choses ayant une fin, il était temps de rentrer. Et nous allions de nos pas rejoindre notre chauffeur et la voiture au parking payant du zoo de Tsimbazaza. Delestés de quelque 300 ariary, cap sur l’avaradrano. Un peu plus loin, notre chauffeur demandait au petit homme ce qu’il a vu. Quelque temps de réflexion nous amenait une réponse surprenante, de sa part, au vu du déroulement de la journée excitante, rieuse, émaillée de milles découvertes, d’émerveillement, de dégoûts, de moqueries. Tout cela pour en retenir… les souris. Celles-la même que l’établissement donnait en nourriture à un de ces boas, tapi dans un coin de sa boîte de verre. Innocentes souris, gigotant, grattouillant dans le sable pour en retirer grains et insectes qu’elles dévoraient avec frénésie tandis que petit à petit, le boa commençait à se réveiller en déroulant l’une ou l’autre partie de son long et musculeux corps. Visiblement, l’émotion à la vue des ces êtres que l’on sait bientôt condamnés, l’aurait emporté sur le nouveau partenaire original de jogging, l’ankoay bruyant, le crocodile « qui ne bouge pas », le gigantisme de ces Seychelloises assez particulières, la familiarité avec le tarongo. Ce n’était que plus tard que je me suis rappelé qu’à califourchon sur ma nuque, cet autre petit être était devenu silencieux après que nous lui ayions expliqué la raison de la présence des souris blanches dans cette partie du vivarium. Il a même demandé à s’y attarder un peu, « pour voir les souris », insistait-il, tandis que, de notre côté, nous essayions d’attirer son attention sur celui qui est réputé prédateur, caché derrière un petit tronc sec d’arbre. D’un calme contrastant avec la frénésie dans les gestes des souris. Nous avions quitté le vivarium trop tôt pour, peut –être inconsciemment, nous épargner l’exhibitionnisme banal des relations existant entre les éléments constituant une chaîne alimentaire. Pourtant, nul doute que même cette abstinence, dans notre rôle de voyeurs du jour, n’avait altéré en rien l’imagination qu’aurait engendrée l’épisode « Des souris et (pour) un boa ».

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